Vincent Roger - Conseiller du 4e arrondissement, conseiller régional d'Île-de-France, délégué spécial de la Région Île-de-France pour Paris 2024

Rue Jean-Pierre Timbaud…

Des amis m’avaient recommandé ce livre un peu sous l’angle « ce livre a agacé la majorité municipale dans le 11ème arrondissement, comme candidat aux législatives, tu devrais le lire ». Au-delà de l’éventuelle crise d’urticaire qu’il a suscité chez certains élus de gauche – ce qui en soi n’est pas un drame- ce livre est remarquable. Il est intelligent, bien écrit et appelle à la réflexion. Il est vivant. Il est profondément humain. Il est un plaidoyer -voire une autocritique- contre la bien-pensance. Sa force c’est que l’auteure admet s’être trompée. Femme de gauche, mariée à un journaliste (Libé, Le Monde…), journaliste elle-même, elle raconte son histoire. Celle d’un couple, cultivé vivant bien sans être Crésus, qui veut élever ses enfants, à juste titre, dans la tolérance, le respect des différences, le partage, l’adhésion au « vivre ensemble »… Un couple qui souhaite que ses enfants  » comprennent qu’ils sont privilégiés ; qu’il y a d’autres mondes que le leur et qu’ils doivent grandir dans le monde réel ». Ce postulat éducatif est plus que louable. Dans cet esprit, au milieu des années 90, le couple s’installe dans l’Est de Paris.

Au départ, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Durant des années, l’auteur le reconnaîtra ensuite, elle a joué à l’autruche. Elle assume avec honnêteté d’avoir été dans une logique de « volontarisme idéologique ». Au lendemain de l’attentat contre Charlie, elle prend conscience du désastre, de l’hypocrisie de notre société et d’un manque généralisé de courage. D’où ce livre. Il raconte sur 20 ans l’évolution de cette rue proche de la place de la République. « L’histoire d’une rue qui incarne l’échec du modèle français d’intégration ».

Ce modèle durant longtemps Géraldine Smith en a été une avocate. Avec ce livre, elle en devient, un redoutable procureur parce qu’elle le fait sans excès, sans renier ce qu’elle est vraiment – une femme ouverte aux autres- et sans agressivité. Avec subtilité sa plume devient un scalpel. Elle décortique toutes les erreurs – parfois les siennes – de notre société. Elle met en exergue les difficultés de l’intégration. Elle explique son évolution face aux ratés du « vivre ensemble ». Elle conte l’hypocrisie ambiante des bobos militants du « vivre ensemble » mais qui placent leurs gamins dans le privé ou courent après les dérogations de la carte scolaire. Elle narre – parfois non sans humour et voire autodérision- le  » positivisme convulsif ». Convaincus du « succès de la diversité », elle et ses amis se refuseront durant longtemps à voir les évolutions préoccupantes du quartier. Par essence dans ce quartier tout ne pouvait être que  » très cool ».

À travers l’histoire de cette rue, l’auteure nous rapporte 20 ans d’abandon. Au départ, il apparait normal à tous les riverains que des catholiques rasent les murs y compris dans une école catholique. Personne ne s’élève non plus quand des fidèles prient dans la rue alors que la mosquée est vide. Personne n’ose également se scandaliser quand un boulanger décide de servir les hommes en premier. Personne ne dénonce qu’une femme ne peut « au milieu des années 2000 descendre la rue depuis le métro Couronnes sans ressentir une gêne ». Reconnaître cette situation aurait été vécu comme un acte « conservateur » dans un « quartier si sympa ». Une trahison en quelque sorte à la bien-pensance locale.

Ce livre nous convie à réfléchir sur ce « vivre ensemble » qui s’est transformé ces dernières années en vivre côte à côte souvent dans l’indifférence, parfois dans la crainte, et par moment dans la peur de l’autre. En vérité beaucoup ont renié l’idéal républicain croyant, avec autant de naïveté que de sectarisme, en être les plus fervents serviteurs. À lire. À méditer.